Les créatures du Léviathan

L’Eglise ne doit pas commander. Politiquement parlant, elle ne le peut. Ses desseins transcendants demeurent hétérogènes aux lois physiques de notre monde visible, immanent. Les passions attachant les hommes à ce monde, et celles les reliant à l’au-delà, ne peuvent s’accommoder. Les âmes citoyennes ne peuvent communier dans un sanctuaire.

Républicains ou chrétiens ?

Déjà, l’idéal républicain, forgé originairement sur les diverses réussites gouvernementales au sein des grandes cités latines, s’était progressivement réfuté lui-même, se transformant en son contraire : l’empire. Malgré tout, les premiers empereurs préservèrent quelques simulacres d’autorité sénatoriale et consulaire, &; sans doute pour mieux dissimuler leurs aspirations jupitériennes tout en instituant insidieusement leurs nouveaux sacrements. Certains, comme Caligula, Domitien, Commode ou Héliogabale n’hésitèrent plus à s’ériger en statues aux arrogances divines. Trois siècles durant, l’orgueil des Imperators s’immacula ainsi de suprêmes attributs jusqu’à convertir la force en foi. Conjointement, la mythologie romaine se désagrégeait au profit d’un christianisme naissant. Constantin Ier prescrivit alors l’union de l’Empire et de l’Eglise. Ce fut surtout l’occasion de légitimer sa dictature par d’impénétrables puissances célestes. Ce travestissement politique dégénéra de concile en concile avant de sombrer inévitablement dans les abysses de la décadence. Une décadence propice à la parole du fils de Dieu pour instaurer ses prédicats persécutés et diaboliques : Paradis promis pour certains, crainte de l’Enfer pour les autres, et des épouvantails en guise de piliers&; Bref, une éthique thaumaturgique contraire aux valeurs du vivere civile. Autrement dit, une tyrannie spirituelle pour aménager piété et citoyenneté. Ramener à la raison ce conflit passionnel, aucun prince n’y est parvenu. A l’image de ces rois chrétiens ayant tenté quelques alchimies avant d’échouer, le plus souvent, dans un absolutisme velléitaire, où hégémonie sacrée et pouvoir tangible se gênèrent réciproquement jusqu’à se barbariser. Une souveraineté s’étant crucifiée parce que la raison ne lui avait pas dicté la bonne formule, &; celle suscitant plus de cohésion dans la société des hommes. Aussi, avant d’exercer ce pouvoir conciliatoire, fallait-il au moins le concevoir.

L’abstraction de l’Etat

Ce travail de raison, amorcé magistralement dans l’oeuvre de Machiavel, au début du XVIè siècle, fut optimisé par celui de Hobbes le siècle suivant. Le florentin présenta donc, dans un premier temps, une nouvelle principauté tentant de s’abstraire des démiurges illégitimes pour mieux maîtriser un monde qui laisserait s’exprimer plus librement les besoins naturellement inscrits dans le corps social. Se profila, ensuite, dans les réflexions du philosophe anglais, une société civile à l’ombre du Léviathan, &; cet Etat intronisant sa souveraineté par sa capacité à représenter puis aménager l’ensemble de ses sujets par delà leurs discordances. Il s’agissait de sortir des ténèbres et d’en finir avec les espérances posthumes pour mieux appréhender le vivre ensemble dans un monde plus substantiel, où ce serait désormais la peur de le quitter qui exhorterait les hommes à cohabiter. Un Etat souverain donc, tenant ses citoyens en respect et préservant leur sécurité. Pulsions, inimités et craintes se diluant ainsi dans le compromis d’une autorité suprême et représentative. Un contrat de chacun avec chacun corroboré par un nouveau pouvoir unificateur évitant la guerre de tous contre tous. Des loups se réconciliant dans un chenil.

L’individualisme moderne

La nature sépare les hommes mais la nécessité les rassemble. La société civile se fédère ainsi par l’ordonnance d’un appareil politique inédit pacifiant désormais suffisamment ses tributaires pour qu’ils puissent commencer à aspirer à leur liberté individuelle. Une liberté sociale au prix d’une servitude politique. Une liberté d’entreprendre où chacun rechercherait, dans le respect de la loi, son intérêt bien entendu. Qui est alors capable de sacrifier sa vie pour la République ou pour le salut de son âme ? C’est une autre quête qui stimule les individus, maintenant que leur collectif est abandonné à sa représentation dans la bride de l’Etat. Un assujettissement favorisant donc, paradoxalement, une certaine indépendance, une conscience de soi plus aiguë, un égoïsme plus épanouie et motivant chacun à agrémenter son présent en fonction de ce qui pourrait lui être le plus utile. Plus la souveraineté de l’Etat prône au dessus de la société civile, plus les citoyens se préoccupent d’eux-mêmes. Le bien public ainsi voué au monstre froid, &; ou, pour le dire autrement, la fraternité dissoute dans l’abstraction étatique -, chacun peut s’appliquer à son bien-être individuel et se laisser aller au commerce de sa vanité et de son confort. De nouveaux narcissismes ont ainsi engendré quelques révolutions qui ont consacré nos suffisances dans des systèmes plus adéquats : Républiques opportunes se déclinant en démocraties apocryphes, où des substituts corrompus nous abreuvent de discours sucrés et de commodités aliénantes pour préserver au mieux cet ordre, dans lequel le pouvoir réjouit autant ceux qui en abusent que ceux qui y consentent. Cette dialectique léviathanique a donc accouché d’un homme nouveau, obsédé par sa propre personne, séparé des autres, et ne sachant communier qu’en se coagulant dans l’uniformité. Cet homme nous le connaissons bien, puisque cela fait trois siècles qu’il erre parmi nous. Pire ! Nous sommes cet homme. Nous sommes ce bourgeois.
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Cédric Bernelas

L’Eglise ne doit pas commander. Politiquement parlant, elle ne le peut. Ses desseins transcendants demeurent hétérogènes aux lois physiques de notre monde visible, immanent. Les passions attachant les hommes à ce monde, et celles les reliant à l’au-delà, ne peuvent s’accommoder. Les âmes citoyennes ne peuvent communier dans un sanctuaire.

Républicains ou chrétiens ?

Déjà, l’idéal républicain, forgé originairement sur les diverses réussites gouvernementales au sein des grandes cités latines, s’était progressivement réfuté lui-même, se transformant en son contraire : l’empire." data-share-imageurl="" style="position:fixed;top:0px;right:0px;">

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