Vive les frontières !

Il est toujours bon à une époque où la notion de frontière cristallise bien des fantasmes de rappeler cette évidence historique :  les frontières ne naquirent pas d’un désir ou d’un besoin d’enfermer les peuples, mais d’un besoin qu’eurent ces derniers de se protéger. Quand bien même vous aboliriez toute religion, toute nation, vous seriez encore soumis au déterminisme de l’endroit où vous êtes nés. Et du sol que vous pourrez cultiver, des animaux que vous pourrez faire paître, vous seriez nomade ou sédentaire, pasteur ou prédateur, et partant de là, vous seriez déjà différent, de par votre culture et vos mœurs imprégnés de la réalité de votre quotidien, de vos voisins. Je cite ce clivage entre peuple nomade et peuple sédentaire à dessein, car c’est de là que viennent les premières frontières, qui n’étaient pas des traits tracés sur une carte ou des lignes de démarcation idéelles, mais des remparts, des forts. A l’époque il est vrai, les gens n’estimaient pas que le confort était l’horizon indépassable de leur bien être, et ne craignaient pas comme de petits enfants terrorisés la violence intrinsèque du monde et de leur condition en déblatérant au chaud derrière leur clavier. Ce monde qui nous fait tant horreur aujourd’hui, c’est le nôtre, et nous le redécouvrirons une fois dissipées les vapeurs d’opium qui subjuguent le petit homme post-moderne si fragile et si plein de sa bonne conscience et de ses certitudes. Il me semble important de rappeler aux libertaires de tout bord que les prolétaires français d’aujourd’hui ne souffrent pas du trop plein de frontière, mais de leur absence, du fait de l’abandon par l’état de ses fonctions régaliennes. Quand les bourgeois proclament haut et fort leur fantasme d’une trans-humanité uniforme et déracinée, enfin libérée du fascisme de l’identité, de la différence, de l’histoire, de la frontière, de tout signifiant, et émancipée par la sainte marque qui le distinguera de l’autre consommateur au gré des modes imposées par le surplus de marchandises sans valeur, le producteur ne peut lui que constater son attachement à la terre lié à une réalité pratique : on ne produit rien hors-sol. J’ai passé ma scolarité avec des ados d’origines très diverses, pour certains de passage, et qui venaient parfois de très loin. On se charriait énormément, sur nos origines et nos religions, on se balançait à la tronche des invectives qui nous feraient paraître en cour martiale aujourd’hui. L’humour faisait tomber toutes les barrières, l’honnêteté et le courage nous mettaient sur un pied d’égalité, bien plus que toutes les entourloupes conceptuelles et les arnaques sémantiques de l’anti-racisme institutionnel. Plus tard j’ai connu le langage prude des petits bourgeois, d’origine européenne le plus souvent, si honteux d’eux-mêmes, si prompts à juger toute affirmation de différence comme contre-nature, pour qui le simple fait de voir la différence chez l’autre était une souillure indélébile. Bien entendu que nous sommes différents dès la naissance, et que nous sommes en grande partie le fruit de déterminismes génétiques et culturels que nous ne maîtrisons pas. Ces cultures elles-mêmes sont le fruit d’histoires qui sont directement corrélées à des réalités géographiques et climatiques. Il n’y a rien de caché là-dedans, ni intervention divine ex-nihilo, ni volonté d’asservissement d’une caste castratrice. Me dire français et catholique serait vouloir me séparer du reste de l’humanité ? Un ensemble est bien constitué de la somme de ses parties, non ? En quoi assumer l’appartenance à l’une de ses composantes est-elle une volonté de s’émanciper de l’ensemble plus vaste qui nous contient ? Parmi les multiples composantes identitaires qui me traversent (et elles sont innombrables, comme chez tout individu), j’avoue avoir déjà pu me définir, par exemple, comme appartenant à un sexe, une classe sociale, une corporation, une ville, à une région, à un pays, un continent même. Je n’ai jamais éprouvé le besoin de m’émanciper ce faisant du reste de l’humanité, ou de me projeter au-dessus de ses autres composantes, quand bien même je trouverai que la culture d’un peuple de coupeurs de tête ne vaudrait pas celle d’un peuple de pasteurs pacifiques. Enfin, se définir comme terrien, comme simple humain, citoyen du monde, homme sans frontière, est quelque chose de terriblement réducteur. Pourquoi ne pas se définir dans ce cas simplement comme un être vivant pluricellulaire ? L’humanité a engendré une profusion de cultures, de langues et de religions qui sont consubstantielles aux principes de la vie, de l’élan vital. Vouloir tout ramener au magma informe du chaos originel sous couvert de paix sociale ou d’amitié entre les peuples, voilà où se trouve la violence véritable et insidieuse, unificatrice, mortifère. On peut toujours croire, ou œuvrer, à ce qu’un jour une humanité réunie et rassemblée puisse s’émanciper de toute structure étatique afin de vivre au sein de communautés démocratiques, pacifiques et organiques. C’est sans doute ce qu’avait entrevu Marx. C’est ce dont avait rêvé Bakounine. C’est un projet eschatologique. En attendant, et tant que l’avenir qui nous est promis est celui de nomades hors-sols sans histoire et sans identité autre que celle d’ilote consommateur&; vive les frontières ! Les hommes ne sont pas libres d’être ce qu’ils veulent. Mais ils peuvent travailler à s’affranchir d’un maximum de barrières et à assumer leur condition d’être limité, incomplet, inachevé&; de mortel disaient les grecs. L’hubris mène à la névrose, la conscience de ses limites peut nous en affranchir. Limites, frontières&; nous y sommes.
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Philippe Devos

Il est toujours bon à une époque où la notion de frontière cristallise bien des fantasmes de rappeler cette évidence historique :  les frontières ne naquirent pas d’un désir ou d’un besoin d’enfermer les peuples, mais d’un besoin qu’eurent ces derniers de se protéger.
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